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Burkina Faso

Burkina Faso : la lutte antiterroriste à l’épreuve du respect des droits et des libertés

 

Parfois, les nations meurent moins sous les balles de leurs ennemis que sous le silence imposé à leurs citoyens. Le Burkina Faso, longtemps salué pour la vitalité de sa société civile et son attachement aux idéaux de l’insurrection populaire de 2014, semble aujourd’hui emprunter une trajectoire préoccupante où la concentration du pouvoir s’accompagne d’un rétrécissement constant de l’espace civique.

Depuis la prise du pouvoir par Ibrahim Traoré suite à un coup d’État, les libertés publiques sont constamment menacées. Personne ne peut nier que le Burkina Faso fait face à une crise sécuritaire d’une gravité exceptionnelle. Depuis plusieurs années, le terrorisme endeuille le pays, déplace des millions de personnes et met à rude épreuve les institutions de l’État. Dans un tel contexte, les autorités ont le devoir de restaurer la sécurité. Mais cette mission ne saurait devenir un blanc-seing pour réduire au silence toute voix critique.

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Au fil des mois, plusieurs affaires emblématiques ont alimenté les inquiétudes des défenseurs des droits humains. L’arrestation et l’incarcération de Me Guy Hervé Kam, avocat au barreau de Ouagadougou et coordonnateur du mouvement SENS, ont suscité de nombreuses réactions au Burkina Faso comme à l’international. Plusieurs organisations estiment que son dossier illustre les risques encourus par les voix critiques du pouvoir.

Les milieux universitaires n’ont pas été épargnés. Des étudiants engagés dans les mouvements de représentation ont également fait l’objet d’interpellations. Parmi les cas les plus médiatisés figure celui de Paul Damiba, délégué de promotion à l’Université Joseph Ki-Zerbo, arrêté dans un contexte marqué par une vague d’enlèvements visant des acteurs de la société civile et du monde universitaire.

Le recours à la mobilisation générale a également alimenté la controverse. Le médecin anesthésiste Dr Arouna Louré, connu pour ses prises de position critiques envers les gouvernants militaires, a été conduit de force vers une zone d’opérations militaires après avoir été réquisitionné. Son cas a été largement présenté par des observateurs comme l’exemple d’une réquisition utilisée à des fins de représailles contre une voix dissidente.

Dans le même temps, plusieurs journalistes et acteurs des médias, confrontés à des menaces, à des intimidations ou craignant des arrestations, ont choisi le chemin de l’exil afin de poursuivre leur travail en dehors du pays. Cette situation nourrit les inquiétudes quant à l’avenir de la liberté de la presse dans un contexte déjà marqué par de fortes restrictions de l’espace civique.

Ces faits, largement rapportés par des organisations de défense des droits humains et par des médias internationaux, méritent un examen sérieux. Même en période d’état d’urgence ou de conflit armé, les droits fondamentaux ne disparaissent pas. Les restrictions doivent demeurer nécessaires, proportionnées et conformes aux engagements internationaux librement souscrits par l’État.

La justice ne peut prospérer sous la peur. Un avocat doit pouvoir défendre son client sans craindre d’être assimilé à sa cause. Un étudiant doit pouvoir exprimer ses revendications sans être considéré comme un ennemi de la nation. Un responsable politique doit pouvoir contester l’action gouvernementale sans risquer la prison ou des mesures de représailles. Un journaliste doit pouvoir enquêter sans être contraint à l’exil.

Confondre opposition politique et trahison nationale constitue une erreur historique monumentale que de nombreux États ont déjà payée au prix fort. La démocratie ne se mesure pas à l’absence de critiques, mais à la capacité des institutions à les accepter et à y répondre par le débat plutôt que par la coercition.

Le patriotisme ne consiste pas à applaudir toutes les décisions du pouvoir. Il consiste aussi à défendre les principes qui fondent la République : la liberté d’expression, le pluralisme politique, l’indépendance de la justice et le respect de la dignité humaine. Une nation forte est celle qui accepte la contradiction, non celle qui l’écrase.

L’histoire africaine enseigne que les régimes qui gouvernent par la peur finissent rarement par consolider la paix. La stabilité durable repose sur la confiance entre gouvernants et gouvernés, sur des institutions crédibles et sur le respect de l’État de droit. À l’inverse, la répression nourrit souvent la frustration, la radicalisation et la défiance.

Le Burkina Faso mérite mieux que le choix impossible entre le terrorisme et l’autoritarisme. Il est possible de combattre avec fermeté les groupes armés tout en préservant les libertés fondamentales. Les deux objectifs ne sont pas incompatibles ; ils sont indissociables.

La véritable victoire contre le terrorisme ne sera pas seulement militaire. Elle sera également politique et morale. Elle se mesurera à la capacité du Burkina Faso à protéger ses citoyens, non seulement contre les armes des terroristes, mais aussi contre toute atteinte arbitraire à leurs droits et libertés. Car lorsqu’un État fait taire les avocats, les journalistes, les étudiants et les opposants, il risque d’affaiblir précisément les valeurs qu’il prétend défendre.

 

Victor KOUTOWOU