Sénégal : Le duo Faye-Sonko à l’épreuve de la logique de gestion du pouvoir d’État 

 

La situation politique actuelle au Sénégal entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko dépasse largement un simple conflit de personnes. Elle révèle une tension classique analysée par les grandes théories politiques : la confrontation entre légitimité charismatique et légitimité institutionnelle, entre le pouvoir conquis politiquement et le pouvoir exercé juridiquement. Cette crise met ainsi à rude épreuve la solidité de l’État sénégalais et sa capacité à réguler les conflits de pouvoir par les mécanismes constitutionnels plutôt que par des ruptures extra-institutionnelles.

 

La République face à l’épreuve des dualités du pouvoir

 

La première leçon de cette crise réside dans la résilience institutionnelle de l’État sénégalais. Ce qui est véritablement en jeu n’est pas seulement le destin politique de deux figures majeures du Pastef, mais la capacité de la République à absorber les chocs internes dans le cadre de la légalité constitutionnelle.

Dans les régimes démocratiques modernes comme au Sénégal, les institutions sont précisément conçues pour encadrer les conflits de leadership et empêcher leur transformation en crise de régime. Il est important de distinguer à cet effet trois formes de légitimité : la légitimité traditionnelle, la légitimité charismatique et la légitimité légale-rationnelle. La situation sénégalaise illustre parfaitement cette tension théorique : Ousmane Sonko incarne une légitimité charismatique fondée sur la mobilisation populaire, le sacrifice politique et le leadership militant ; Bassirou Diomaye Faye détient quant à lui la légitimité légale-constitutionnelle conférée par l’élection présidentielle et l’exercice institutionnel du pouvoir.

Le problème fondamental est que ces deux formes de légitimité coexistent difficilement dans un même exécutif. Le sociologue Weber souligne à cet effet que la domination charismatique tend naturellement à entrer en concurrence avec l’autorité bureaucratique et institutionnelle

Machiavel et la tragédie du “faiseur de roi”

L’analyse prend une profondeur particulière lorsqu’elle est relue à la lumière des écrits de Nicolas Machiavel dans Le Prince. Machiavel explique en effet qu’un homme qui contribue à faire accéder un autre au pouvoir prépare souvent sa propre marginalisation politique. Dans le chapitre III du livre considéré comme une bible en politique, Machiavel affirme que celui qui aide un prince à devenir puissant travaille indirectement à sa propre perte, car le nouveau souverain cherchera nécessairement à affirmer son autonomie afin de consolider son autorité. Cette logique éclaire la relation politique entre Sonko et Diomaye. En soutenant fortement la candidature de Bassirou Diomaye Faye, Ousmane Sonko apparaissait comme le véritable architecte de l’alternance sénégalaise.

Toutefois, une fois le pouvoir acquis, la logique institutionnelle impose au président de la République de devenir l’unique centre de décision étatique. Autrement dit, le “faiseur de roi” (Sonko) ne peut durablement demeurer plus puissant symboliquement que le roi lui-même (Faye) sans créer une contradiction structurelle au sommet de l’État. La nécessité pour le Diomaye Faye d’éviter toute dépendance politique susceptible d’affaiblir sa souveraineté réelle.

Dans un tel contexte, le président Diomaye Faye est appelé à être à la fois «fort comme un lion et rusé comme un renard», en plaçant la raison d’État et la sécurité au-dessus de la morale traditionnelle et de toute reconnaissance politique

 Le fauteuil présidentiel et la gravitation institutionnelle du pouvoir

L’accession à la présidence de la République implique une force de gravitation institutionnelle. Une fois investi, le chef de l’État cesse progressivement d’être seulement un acteur partisan ; il devient l’incarnation de l’État. Dans cette logique, Bassirou Diomaye Faye semble vouloir rappeler un principe fondamental des régimes présidentialistes africains : le détenteur de la signature constitutionnelle concentre inévitablement la réalité du pouvoir exécutif.

Cette dynamique correspond à la théorie de la centralisation du pouvoir selon laquelle les institutions présidentielles tendent naturellement à personnaliser l’autorité autour du chef de l’État. Ainsi, même lorsqu’un président est politiquement porté par une autre figure dominante, l’exercice concret du pouvoir produit progressivement une autonomisation présidentielle. Comme quoi le “stylo qui signe les décrets” devient plus déterminant que le capital militant initial.

L’impossible coexistence de deux légitimités exécutives

La crise politique ou institutionnelle que traverse le Sénégal traduit également un problème classique de bicéphalisme politique informel. Dans les systèmes politiques, deux centres de pouvoir concurrents au sein du même exécutif produisent toujours des conflits de souveraineté. Cette réalité est résumée par une formule attribuée à Alexandre le Grand : « La terre ne peut tolérer deux soleils. »

Aussi, le proverbe africain selon lequel «deux coqs ne chantent pas sur le même toit » traduit sociologiquement cette même idée. Dans les systèmes de pouvoir fortement personnalisés, l’autorité politique tend vers l’unicité. Les exécutifs dualisés deviennent instables lorsque les frontières des prérogatives ne sont pas clairement hiérarchisées.

Le repositionnement d’Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale pourrait alors correspondre à une reconfiguration institutionnelle visant à séparer les espaces de légitimité : l’exécutif pour le président ; le contrôle politique et parlementaire pour Sonko. Cette séparation permettrait d’éviter une collision permanente entre pouvoir institutionnel et pouvoir charismatique.

Une crise révélatrice de la maturité de la démocratie sénégalaise

Au-delà des tensions internes, cette séquence politique peut aussi être interprétée comme une étape de maturation démocratique du Sénégal. Contrairement aux crises de succession ou de rivalité observées dans plusieurs États africains, le conflit semble pour l’instant demeurer contenu dans les mécanismes républicains. La véritable question est de savoir si le Sénégal peut-il institutionnaliser le changement sans personnalisation excessive du pouvoir ?

La stabilité politique de tout pays dépend moins des hommes que de la capacité des institutions à encadrer leurs rivalités . En effet, la crise Diomaye-Sonko constitue un test majeur pour la démocratie sénégalaise : celui du passage d’un mouvement politique porté par une figure charismatique à un État gouverné par des règles institutionnelles.

 

Victor KOUTOWOU

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